Gourville au XVIIe siècle

Le manoir construit au début du XVIIe siècle

Grâce au bon roi Henri IV, la lutte fratricide entre  catholiques et  protestants avait pratiquement cessé en ce début du XVIIe siècle. Chartres était redevenu un havre de paix et l’évêché ne voyait plus trop l’intérêt de conserver pour ses besoins propres la demeure fortifiée de Gourville,  source de dépenses.

Il fut donc décidé de mettre en location le château, avec ses terres et ses vignobles, ainsi que les droits attachés à cette terre : haute, moyenne et basse justice.

Le linteau avec la date 1633 au-dessus du manoir

Le linteau avec la date 1633 au-dessus du manoir

Cependant,  la localisation de Gourville, près d’un grand axe routier, sur la route de Paris, n’était pas sans intérêt. Il parut judicieux de réserver une partie de la propriété pour les ecclésiastiques en déplacement, ainsi que pour les pèlerins venant du nord ou de l’est et  se rendant à Chartres, à Saint-Jacques de Compostelle (via Tours), ou à un quelconque lieu de pèlerinage des environs (il y en avait plusieurs).  Le colombier (tour ronde près du ru) fut agrandi et transformé en une jolie maison  (achevée  en 1633) avec une cheminée  « seigneuriale » et quelques possibilités de couchage. Cette maison, appelée aujourd’hui « le manoir » (elle fut la propriété du célèbre vulcanologue Haroun Tazieff au XXe siècle), était habitée en permanence par quelques moines qui défendaient les intérêts de l’abbaye – et de l’évêché- dans la région.

La Croix pour informer les pèlerins qu’ils trouveront gîte et couvert dans le Manoir.

A cette époque fut également construit le pavillon Henri IV, à l’emplacement de l’ancienne poterne d’accès au château.

Les documents de l’époque révèlent que le premier locataire,  Jean Poluche (ne pas confondre avec Coluche, humoriste célèbre du XXe siècle)  payait  une location à l’abbaye de Saint-Père de Chartres. Le sieur Poluche conserva les armoiries de St Père qui sont : « de gueules, à deux clés adossées et passées en sautoir d’argent, et une épée de même posée en pal brochante sur le tout ».

Ici, il nous faut conter une anecdote dont nous ne pouvons garantir l’authenticité :

Le sieur Poluche, nouveau seigneur de Gourville, voulut célébrer son avènement et faire plus ample connaissance avec la population. Il convia donc les habitants  à un bal dans la grande salle du château, qui aurait lieu le 25 novembre, un samedi. Il invita aussi le prélat représentant l’évêque.

Les distractions étaient rares, surtout durant l’hiver, et cette invitation fut accueillie avec joie. Les jeunes gens et les jeunes filles se parèrent de leurs plus beaux atours, et le soir venu, tout ce beau monde se présenta à l’entrée du château., devant les gardes qui avaient, eux aussi, soigné leur apparence. Certains invités de marque étaient venus des villages voisins en calèche, et le spectacle devant le château fut des plus ravissants.

Les innombrables flambeaux brillaient de mille feux, les brasiers dans les nombreuses cheminées apportaient un éclairage supplémentaire et chaleureux, ce qui n’était pas superflu car il avait neigé  durant la journée, et l’étang était recouvert d’une mince pellicule de glace.

Dans la grande salle, de nombreux mets dressés sur de longues tables attendaient les convives qui  regardaient avec envie toutes ces préparations,  parfois inconnues. Dans la cheminée de la salle des gardes un sanglier rôtissait. Dans un autre coin de la grande salle, l’orchestre se préparait. Bref, le sieur Jean avait bien fait les choses.

Justement, voici que le seigneur des lieux  arrive et  fait signe à l’orchestre : la musique commence et tout le monde se presse sur l’espace réservé aux danseurs.  Quel beau spectacle que ces fraiches jeunes filles dansant , d’abord entre elles, puis s’enhardissant et exécutant  des menuets avec les  garçons, et enfin, plus tard, dansant en couples qui parfois s’entrelaçaient, ce qui n’était pas coutumier dans les bals de la cour, mais l’était dans les campagnes reculées. L’une de ces demoiselles, nous l’appellerons Agnès, était particulièrement aguichante avec sa jupe troussée court (trop court ?), son corsage (trop ?) décolleté, ses boucles coquines.

L’orchestre s’arrêtait de temps en temps pour se reposer et pour permettre aux danseurs de se restaurer, de boire un peu de cet excellent vin blanc de Gourville, qui a fait la réputation des  lieux. Pendant ces intermèdes, un  joueur de cornemuse se produisait dans la grande salle.

Puis le bal reprenait. Personne n’avait remarqué que la belle  Agnès ne dansait qu’avec un jeune homme d’une très grande beauté, tout de noir vêtu, aux yeux de braise. Il dansait merveilleusement bien, et elle s’abandonnait volontiers  dans ses bras. Lorsque l’orchestre   entamait un nouveau morceau, les cavaliers changeaient de partenaire, mais dès que l’un d’eux s’approchait d’Agnès, le beau jeune homme en noir le bousculait et s’emparait d’elle pour l’entrainer  dans un tourbillon qui la ravissait.

Le seigneur de Gourville  se demandait d’où venait ce beau jeune homme. Il demanda au prélat s’il le connaissait : non lui fut-il répondu et le prélat poursuivit : «  j’ai noté que chaque fois que ce couple  s’approche de moi, le jeune homme s’écarte précipitamment avec sa danseuse et se retrouve à l’opposé dans la salle de bal ».

Sur ces entrefaites, le sire Jean fut appelé à l’extérieur par un des ses gardes  voulant lui montrer quelque chose. Il   vit une imposante calèche noire,  attelée de deux chevaux noirs magnifiques ;  la neige avait fondu sous la calèche et sous les chevaux, laissant apparaitre l’herbe qui semblait noircie, comme brûlée.

Perplexe, il remonta dans la salle de bal et raconta au prélat ce qu’il avait vu. Minuit approchait, le beau jeune homme tentait maintenant de pousser sa compagne vers l’escalier  donnant sur l’extérieur, en lui promettant mille félicités si elle consentait à le suivre. Poluche demanda à ses gardes d’empêcher  quiconque de sortir de la salle.

Les premiers coups de minuit sonnèrent  au carillon de la chapelle Saint Thibaut  jouxtant le château. Dans quelques instants, ce serait dimanche, le jour du Seigneur.

Le joueur de cornemuse sous l’échaugette Nord-ouest du château

Le jeune homme  se précipita avec sa proie vers la porte. Le joueur de cornemuse s’interposa brutalement et retint la jeune fille, de sorte que le jeune homme dut se sauver seul. Il sauta dans son carrosse qui partit à tombeau ouvert. Dans sa précipitation, il ne distingua pas l’étang   gelé et recouvert de neige. Le carrosse s’enfonça dans l’eau. Il y eut un grand remous, puis plus rien.

Le lendemain, on sonda l’étang pour retrouver le carrosse, les chevaux et le beau jeune homme : rien, il n’y avait rien, pourtant l’étang n’était pas bien profond.

Agnès, qui venait d’avoir 25 ans s’était confessée auprès du prélat : « J’avais juré haut et fort que je préférerais épouser le diable plutôt que de coiffer Sainte Catherine ».

Le joueur de cornemuse sourit : il avait bien protégé le château, comme son ancêtre du XVe siècle l’avait fait avant lui (voyez la sculpture du joueur de cornemuse sur la façade ouest du château, sous l’échauguette).

Note du rédacteur : ce genre d’histoires  merveilleuses était assez fréquent dans le folklore local. A Auneau, par exemple, le seigneur s’était laissé soudoyer, alors qu’il buvait  l’eau fraiche  d’une source, par une merveilleuse jeune fille qui n’était autre qu’une vouivre*.

(La vouivre est un serpent fabuleux de la famille des vipères)